La honte toxique

Hervé KOPYTO
Hervé KOPYTO

La honte toxique s’avère intolérable et exige une dissimulation constante, un faux moi. En effet, à partir du moment où l’on croit que son vrai moi est imparfait et déficient, on a besoin d’adopter un autre moi qui n’a pas ces lacunes. Sitôt que l’on s’identifie à un faux moi, on cesse d’exister psychologiquement. Adopter un moi fictif équivaut à mettre un terme à son existence d’être humain authentique.

Avez-vous développé une belle apparence ?

Alice Miller appelle cette élaboration d’un moi fictif le « meurtre de l’âme ». Avec un faux moi, on essaie de se montrer soit plus qu’humain soit moins qu’humain. La honte toxique constitue la pire forme de violence ordinaire qui soit. Elle détruit, dans tous les sens du terme, la vie humaine. On la retrouve d’ailleurs au cœur de la plupartdes maladies émotionnelles. Dans son ouvrage intitulé
Shame, Gershen Kaufman écrit ceci :

La honte est l’affect qui se trouve à l’origine de plusieurs perturbations complexes : la dépression, l’aliénation, le doute
de soi, l’isolement, la paranoïa et la schizoïdie, les problèmes de compulsion, le clivage du moi, le perfectionnisme, le profond sentiment d’infériorité, d’insuffisance ou d’échec, les prétendus états limites de maladies et les troubles narcissiques.

Richard Bandler avait soutenu que le sentiment d’avoir raison constituait l’un des principaux obstacles à la créativite. Lorsque nous sommes sûrs de quelque chose, avait-il expliqué, nous mettons fin à notre recherche de nouvelles informations. Car avoir raison, c’est être certain, et être certain, c’est cesser d’être curieux. Or, la curiosité et l’émerveillement se révèlent essentiels à tout apprentissage (Platon affirmait même que l’émerveillement est à l’origine de la philosophie). Par conséquent, nous cessons de chercher et d’apprendre sitôt que nous possédons la certitude  absolue d’avoir raison.

La honte saine, la conscience de nos limites fondamentales, nous empêche de nous croire omniscients. Elle nous nourrit car elle nous pousse à rechercher de nouvelles informations et à apprendre de nouvelles choses.

Cette rupture est comme une hémorragie interne. Au cœur
de la honte toxique, il y a la peur de se révéler à soi-même.
La personne pétrie de honte se gardera de dévoiler son moi
profond aux autres, mais, de manière plus significative encore, elle se gardera aussi de se révéler à elle-même.

L’intériorisation : quand la honte envahit toute l’identité

Toute émotion peut être intériorisée et, dans ce cas, perdre sa fonction d’origine pour se transformer en un type de caractère. Nous connaissons probablement tous une « soupe au lait », une « face de carême » ou un «bonnet de nuit ». Ces trois termes dénoncent le fait qu’une émotion (colère ou tristesse) est devenue le fondement de la personnalité, a pris la place de l’identité. Ces trois types de personnes n’éprouvent pas de la colère ou de la mélancolie, elles sont la colère ou la mélancolie.

Tout enfant s’identifie à ses parents. Mais quand ceux-ci sont profondément humiliés, cette identification marque la première étape du processus d’intériorisation de la honte.

À partir du moment où l’on est délaissé, abandonné, on
intériorise un sentiment de honte. Le mot « abandon » évoque précisément la perte du moi authentique et la fin de l’existence psychologique. En ce qui concerne l’enfant, il est incapable de savoir qui il est si ses parents ne le reflètent pas, surtout durant ses premières années de vie. Or l’abandon sous-entend l’absence de cet effet miroir. Les parents qui sont coupés de leurs propres sentiments (ce qui est le cas de tous les parents profondément humiliés) ne peuvent refléter et confirmer les sentiments de leur enfant.
La première période de la vie étant préverbale, tout repose sur des interactions émotionnelles. L’enfant n’a donc aucun moyen de savoir qui il est si personne n’est en mesure de refléter ses sentiments. D’ailleurs, ce besoin de retrouver sa propre image dans le regard d’autrui demeure important tout au long de la vie. Pensons seulement à la frustration que nous pouvons ressentir lorsque nous nous nous adressons à quelqu’un qui ne nous regarde pas, s’agite ou
feuillète son journal. Pour trouver notre identité, nous avons besoin qu’une personne significative nous voie presque aussi bien que nous nous voyons nous-même.

Au bout de quelques années, il suffira de peu de choses – un mot, une expression du visage ou une scène semblables – pour faire remonter à la surface ces collages de souvenirs humiliants. Quelquefois, un stimulus externe ne sera même pas nécessaire ; le simple rappel d’un vieux souvenir pourra déclencher une extrême souffrance. La honte se sera figée et ancrée au cœur de l’identité : elle sera fondement intériorisée.

L’aliénation de soi et l’isolement 

La personne souffrant d’aliénation de soi sent que certaines parties d’elle-même lui sont étrangères. Si dans sa famille on ne lui permettait jamais d’exprimer de la colère,  par exemple, cette émotion est devenue une partie d’elle même qui est aliénée. La honte toxique l’envahit lorsqu’elle se fâche et elle n’a d’autre choix que de désavouer cet aspect de sa personnalité, de s’en dissocier. Il lui est alors impossible de libérer cette énergie émotionnelle que constitue la colère et qui contribue à l’autoconservation et à l’autoprotection. Par conséquent, elle devient semblable à une chiffe molle ou à ces êtres désireux de plaire à tout le monde. Et plus la honte toxique se lie à ses sentiments, à ses besoins et à ses pulsions, plus elle s’aliène des parties d’elle-même.

En fin de compte, une fois qu’elle a complètement intériorisé la honte qui l’habite, cette personne croit qu’il n’y a plus rien de valable en elle. Elle se sent anormale et inférieure, elle se perçoit comme une être râté. Il lui est alors impossible de se révèler aux autres, puisqu’elle n’éprouve que du mépris à son égard. Et du fait qu’elle se méprise de cette manière, elle n’habite plus du tout son moi. Sous l’emprise de la honte, elle a le sentiment d’être mise à nu, compromise, diminuée. Étant devenue un objet à ses propres yeux, elle tourne son regard vers l’intérieur, observant et scrutant son comportement dans les moindres détails. Cette insupportable autocritique engendre une conscience de soi tourmentée et, selon Kaufman, produit « un effet paralysant sur le moi ». Elle conduit au repli sur soi, à la passivité et à l’inaction.

Mon papa a eu honte de lui et est devenu fou, ma maman a mis fin à sa folie en se suicidant, j’avais honte d’eux désormais j’en parle ouvertement, j’espère que mon expérience pourra vous servir. Je me souviens en avoir parlé à une personne à qui j’avais donné toute ma confiance … Qu’il a été difficile pour moi de se relever ! Mais j’ai compris et pardonné.

Par ailleurs, l’aliénation de soi crée une impression d’irréalité. On peut éprouver le sentiment envahissant de n’être jamais tout à fait à sa place, d’être dans la position d’un observateur extérieur. Cet état d’isolement et d’aliénation intérieure trouve son prolongement dans une déprime chronique, phénomène attribuable à la tristesse causée par la perte du moi authentique. Le rejet du moi par le moi est probablement l’élément le plus profond et le plus dévastateur de la honte névrotique.

Je ne comprenais pas les personnes qui s’isolaient sans vouloir parler car ce n’était pas dans ma nature, je cherchais donc à communiquer. Désormais, si je n’ai pas de réponse, je n’attends plus, je ne relance plus, je fais ce que j’ai à faire.

La honte et le moi fictif 

Parce que la mise à nu du moi par lui-même est au cœur
de la honte névrotique, on ressent l’impérieux besoin de s’évader hors de son moi et, pour ce faire, on doit se créer un moi fictif. Ce faux moi est toujours soit plus qu’humain soit moins qu’humain : il peut aussi bien s’incarner dans le Perfectionniste que dans le Bon à rien, dans le Héros que dans le Bouc Émissaire de la famille. À mesure que le faux moi prend forme, le moi authentique se cache de plus en plus profondément. Si bien qu’au bout de plusieurs années, on est tellement enlisé dans les défenses et les faux-semblants que l’on n’a plus du tout conscience de ce que l’on est vraiment.

Il faut comprendre que lorsqu’on s’est créé un faux moi, on peut en arriver à jouer aussi bien le rôle du Perfectionniste accompli que celui du Drogué invétéré, deux rôles pourtant diamétralement opposés. Car le Perfectionniste et le Drogué sont tous deux dominés par l’impérieux besoin de dissimuler leur profond sentiment d’un moi en rupture avec lui-même, ce trou dans leur âme. Bien qu’à première vue ils semblent se situer aux antipodes, tous deux agissent sous l’impulsion de la honte névrotique.

La honte et la codépendance 

Malgré la multitude et la diversité des écrits sur le sujet
de la codépendance, tous ceux qui ont étudié la question s’entendent sur un point : la codépendance est liée à la perte de l’individualité. La personne codépendante n’a pas de vie intérieure; le bonheur, croit-elle, n’existe qu’à l’extérieur d’elle-même, tout comme tes sentiments agréables et la confirmation de son moi, qui ne sont jamais intrinsèques. Pour Pia Mellody, la codépendance est « un état de malaise par lequel le moi authentique demeure
inconnu ou caché, de telle sorte que le sentiment de soi
[…], d’être important […], estimé et relié aux autres est
dénaturé, ce qui provoque de la souffrance et fausse les relations interpersonnelles.

La honte en tant que moteur et carburant de l’assuétude 

La honte névrotique est à la fois le moteur et le carburant
de tous les problèmes de compulsion/assuétude, problèmes se manifestant par « une relation pathologique à un produit ou à une conduite permettant la modification de l’humeur et ayant des conséquences néfastes sur la vie humaine »

C’est le moi scindé, la croyance que l’on est médiocre,
qui pousse à l’assuétude sous toutes ses formes, qu’il s’agisse d’une dépendance à l’ingestion ou à certaines activités (travail, dépenses inconsidérées, sports, jeux de hasard, etc.).
Les différents types d’assuétude ne reflètent, au fond,
qu’une tentative désespérée d’établir une relation d’intimite. L’ergomane (le workaholic) avec son travail et l’alcoolique avec la boisson entretiennent en quelque sorte une raison amoureuse avec l’objet de leur accoutumance.
Grâce à cet objet, ils parviennent à modifier leur humeur afin d’échapper à leur sentiment d’isolement et à leur souffrance engendrés par la honte. Cependant, plus ils mettent en actes leur assuétude, plus leur existence se détériore et plus leur honte grandit. Finalement, le surcroît de honte aussi généré vient augmenter le cycle de l’assuétude. 

Au tout début du cycle de l’assuétude, la personne croit
que sa valeur réside à l’extérieur d’elle-même; jamais elle ne la perçoit comme quelque chose d’intrinsèque. La pensée étant capable de faire écran aux émotions, ses idées obsédantes en rapport avec sa relation de dépendance particulière impliquent une première modification de son humeur. L’obsession dure un moment, puis commence la deuxième phase, celle du rituel ou de la mise en actes : la personne s’enivre avec ses copains, dévore en secret dans sa cachette préférée, cherche ardemment un partenaire sexuel ou dépense son argent inconsidérément, par exemple. Dans ces cas-là, le rituel prend fin avec l’ivresse, la satiété, l’orgasme ou le vide du portefeuille. 

Survient ensuite la honte de son propre comportement et
des conséquences nuisibles de ses actes: la gueule de
bois, l’accusation d’infidélité, l’avilissement sexuel, les soucis financiers. C’est la méta-honte, qui consiste en un déplacement de l’affect, une transformation de la honte de soi en honte de la mise en actes et de ses conséquences néfastes. L’identité se retrouve alors encore plus submergée.

La grandiosité : la volonté mutilée 

La honte toxique peut également revêtir l’apparence d’un mode de fonctionnement de type grandiose, qui se présente comme étant un trouble de la volonté. La grandiosité se traduit soit par une auto-enflure narcissique soit par une impuissance associée à un sentiment de médiocrité. À chacun de ces extrêmes, on retrouve le même refus d’être humain, la même exagération : d’un côté le plus
qu’humain, de l’autre le moins qu’humain. Fait à souligner,
le désespéré, celui qui se croit moins qu’humain, est aussi
grandiose que l’autre. 

La grandiosité résulte d’une mutilation progressive de la volonté, mais, à l’origine, c’est la mortification émotionnelle qui est là cause de cette mutilation. En effet, les émotions refoulées et contaminées par la honte empêchent la pleine intégration des facultés intellectuelles. Car lorsqu’un événement quelconque suscite une forte réaction affective, les émotions doivent être libérées afin que l’intellect, la raison et le jugement soient en mesure de donner une signification à cet événement. Autrement dit, les émotions biaisent la pensée. Et à mesure que la honte les enchaîne, l’énergie qu’elles véhiculent reste figée, ce qui empêche la pensée et la volonté d’interagir pleinement. 

La volonté, c’est un appétit, c’est l’intensité du désir
élevé au rang de l’action. C’est une disposition totalement
dépendante de l’intelligence (la raison et le jugement), qui
lui prête son regard. Quand l’intelligence n’intervient pas,
la volonté demeure aveugle et creuse. Sans contenu, elle se met à vouloir par elle-même, tourne à vide. Cette invalidité occasionne de sérieux problèmes :

  • La volonté veut l’impossible.
  • Elle tente de tout contrôler.
  • Elle se croit toute-puissante ou minable (quand l’omnipotence a échoué).
  • Elle veut pour vouloir (impulsivité).
  • Elle ne fonctionne que dans les extrêmes : c’est tout ou
    rien.

La volonté, je l’utilise maintenant pour me changer, devenir un guerrier spirituel, mes armes sont les mots, ils sont encore quelquefois maladroits, mon ton est trop agressif mais je progresse et j’ai encore à progresser pendant les années à venir.

La honte toxique en tant que faillite spirituelle 

Fondamentalement, la honte toxique est un mal de l’âme et c’est pour cette raison qu’elle est assimilé à une « faillite spirituelle ». La spiritualité est l’essence de la vie humaine. Nous ne sommes pas des êtres matériels effectuant un voyage spirituel; nous sommes des êtres spirituels ayant besoin de séjourner sur terre afin de devenir complètement spirituels. 

La spiritualité est une façon de vivre, c’est ce qui rehausse la vie et lui donne sa valeur. Elle a donc quelque chose à voir avec la croissance et l’expansion, la nouveauté et la créativité. Elle concerne l’être, cette victorieuse poussée qui nous fait triompher du néant. 

C’est une révélation pour moi d’avoir trouvé mon chemin vers la spiritualité, je remercie le destin.

7 réflexions sur « La honte toxique »

  1. Et donc comment s’en sortir? Comment attenuer cette honte de maniere a ce qu elle soit raisonnable et qu elle n enchaine la joie ou la fierté?

  2. Merci beaucoup Hervé pour votre article.
    Même si j’ai déjà beaucoup bossé ce sentiment, cela m’a fait du bien de vous lire aujourd’hui!
    Avez-vous une version Facebook pour faire suivre votre description.
    Bien chaleureusement.
    Patrick

  3. Bonjour patrick

    Je vous remercie pour votre commentaire.
    Je n ai pas de version Facebook pour le moment, peut être plus tard.
    Une fois la honte passée, l acceptation et l amour sont l antidote.

    Herve

  4. Bonjour, je dois vous dire que je viens de faire toute une découverte!!! je ne connaissais pas la Honte Toxique, je viens p.e. de mettre le doigt sur quelque chose de trés trés important dans mon cheminement! Merci M. KOPYTO à suivre…..

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